Baie de Quiberon, Golfe, Iles de Houat et d'Hoedic, Belle-Ile
Il n'existe aucune solution de continuité, aucun « passage », entre la rade du Croisic, l'estuaire de Vilaine, et la baie de Quiberon ; le tout constitue un bassin unique, protégé par la presqu'île aiguë et par les îles, une mer véritable, au sens où l'on oppose ce mot à celui d'océan.
Mais la baie de Quiberon a, de plus, une âme. Une âme bien à elle, qui est la paix, les petites lames sans méchanceté, même quand le vent souffle.
Et elle a un cœur, comme aussi un ventre.
Son cœur : la Trinité. Son ventre, ce lacis d'intestins, les chenaux du Golfe — où se digère la terre, pour nourrir nos flottilles et les lancer ensuite, petits poissons libres, sur les eaux de la Baie, puis par les vastes mers.
Car le Golfe s'écrit ici avec un grand G, la Baie avec un grand B ; pas seulement pour les plaisanciers : pour tous les marins de Bretagne atlantique.
Parlons d'abord, comme il se doit, du coin de la Trinité¹.
Où être mieux ? Entrée facile de jour et de nuit, brève, pratiquement sans courant ; mouillage excellent, n'importe où, avec la place ; deux chantiers navals pour yachts, dont l'un travaille aussi bien le fer que le bois et la matière plastique.
Et pourtant, pas de snobisme, rien d'apprêté. Le quai aux maisons blanches, serrées, doucement lumineuses. Un club tout familial, la Société des Régates de la Trinité-sur-Mer. Une petite plage bien bretonne — et, non loin, la grande, la glorieuse, la « tropicale » plage de Carnac, où se rôtir, danser, voir si heureux les enfants (une plage sans lames, et bordée de roches à crabes), après avoir fait un tour aux alignements mégalithiques et au tumulus de la chapelle Saint-Michel qui, de mer, donne un si excellent amer.
Un arrière-pays de bois de pins parsemés de vallons, de roches perçant la bruyère, si typiquement morbihannais.
Des promenades marines ?
D'abord, pour les tout petits bateaux et les débutants², l'estuaire lui-même, de tout repos, si beau. Ensuite, presque aussi sûre, la Baie, cette grande pièce d'eau abritée de toutes les mers (mais non du vent) par la presqu'île de Quiberon, les roches de la Teignouse, Beniguet, Houat, la côte de Rhuys et Méaban.
Là, on apprendra, « comme en vraie mer », à régler sa voilure, à prendre des tours de rouleau, sous les risées ou les grains ; mais jamais ne s'ajouteront les difficultés supplémentaires, qui « font trop » pour le débutant, de la lame — elle reste naine, sans force, sans vice — et des courants, inconnus à l'Ouest de la ligne Trinité-Teignouse.
On ira, d'abord, devant la plage de Carnac. On n'y peut séjourner, mais on mouillera un pied d'ancre devant l'écluse de Porz-en-Dro, au N.E. de Karek-Pellan¹, sur sable dur, et l'on débarquera à la petite cale.
Il y a lieu de se demander si Carnac-Plage, en passe de devenir une de nos grandes stations, ne devrait pas construire là un épi recourbé, qui constituerait un petit port en eau profonde.
Sans être certes ingénieur des Ponts-et-Chaussées, cela m'a semblé assez facile ; est-ce que même l'écluse du canal des marais salants ne pourrait pas être aménagée en petit bassin à flot ?
L'ensemble permettrait aux estivants de mettre à l'abri de petits yachts, pour lesquels la Trinité est tout de même assez éloignée.
Par joli temps, on poussera jusqu'à l'échancrure du Pô.
On choisira pour cela la marée presque haute, et… on repartira avant que celle-ci ne le soit tout à fait, sans quoi l'on y resterait.
Y passer une journée ou une nuit, entre deux marées hautes, en échouant dans le chenal, devant la jetée (abri absolu), à la seule condition de choisir des marées « ayant du rapport » (les huit journées précédant la plus grande marée) afin de ne pas s'amortir, vaudrait d'ailleurs la peine :
Entre les parcs à nessain (reproduction des huîtres) aux tuiles blanchies, les sables dorés, les petites maisons sur le quai si breton, et, de l'autre côté, l'admirable chapelle de Saint-Colomban, dans le silence et la lumière si particulière, on cueillera un souvenir inoubliable.
Contrairement à ce que semblerait indiquer la carte (toujours 5420), pour s'y rendre, passer entre, d'une part les deux balises de tribord (Deux Frères, etc.), d'autre part la roche à +9 m de Keriver.
Une autre petite virée de marée haute, qui demande de veiller un peu les cailloux, mènera, de l'autre côté de la Trinité, dans l'étier de Saint-Philibert (plan 3165 ou 5554).
Mais la balade classique et belle, marine et facile, sera de tirer un bord jusqu'à Saint-Pierre-Quiberon, au port d'Orange (ou, mieux, d'Oranje, le g choque à bon droit les Néerlandais ; le nom du port vient du prince).
Ce petit bourg, qui se développe touristiquement beaucoup, non par hôtels mais par villas, possède des plages de beau sable abritées du Sud, de l'Ouest et du Nord-Ouest (ce qui est rare en Bretagne atlantique).
La côte, sans un seul danger (l'Ours de Kerbourgnec vient d'être balisé), où les vents restent au service des voiles sans donner aucune mer, est particulièrement favorable au yachting léger, développé par la création de la Société des Régates de Saint-Pierre.
Elle l'est moins à la croisière, car le port, d'échouage, n'est guère protégé du nordé de nuit ; on préférera bourlinguer (affreusement), affourché au N.E. du musoir, à flot.
Au contraire, on sera parfaitement bien dans le petit mais excellent port d'échouage de Port-Haliguen¹ qui, l'été, n'est pas encombré, les bateaux de pêche et le courrier de Belle-Ile allant alors à Port-Maria, de l'autre côté de la presqu'île, hors baie.
On se mettra à quai, béquille en dehors, au fond du quai Ouest.
Le bourg de Quiberon, abondamment approvisionné, ne sera qu'à un kilomètre ; et le port lui-même est gentil, tout autrement calme que Port-Maria.
Bien qu'il se trouve encore à un bout de route de la Teignouse, on en sera tout de même plus proche que la Trinité, s'il faut « passer » de très bonne heure le matin ; et on aura toujours de l'eau pour appareiller puisqu'on devra se présenter à la Teignouse au jusant.
Le Golfe
C'est à dessein que j'ai parlé de la Baie avant d'aborder le Golfe.
Aux yeux des profanes, pourtant, une mer intérieure doit être « encore plus facile ».
Que non ! se récrieront les semi-avertis. Avec les courants qui y règnent... Avec la complication folle des chenaux...
Eh bien, ils ont tort les uns comme les autres. Les courants du Golfe, malgré leur fougue, leur foudre pourrais-je dire, sont absolument sans danger ; sauf en un point, dont je parlerai (le Mouton, tout près de l'entrée), ils ne portent jamais sur la roche. Bien mieux, ils en écartent ! Et il faut, non seulement le vouloir, mais posséder une grande vitesse propre, acquise par la voile ou le moteur, pour parvenir à toucher la côte, ailleurs que dans une anfractuosité abritée — et, précisément, accueillante.
Quant à la complication des chenaux...
Mais que je dise d'abord pourquoi j'ai mis le Golfe après le « complexe Trinité-Baie », pour parler selon le goût du jour.
C'est parce que, de la Trinité, toutes les graduations de difficultés sont progressives : l'estuaire, la Baie, la mer facile vers le Croisic ou la Vilaine, et, seulement quand on le voudra, la Teignouse, qui n'a d'ailleurs rien de féroce en été, par temps normal.
Du Golfe, au contraire, la sortie n'est pas toujours aisée ; ou plutôt, elle pourra s'accomplir... toute seule, sans rémission.
Le courant qui règne entre Port-Navalo et Kerpenhir (pointe de Locmariaquer) est tel (jusqu'à 9 nœuds, couramment 7) et la passe si large, que le malheureux bateau, dont l'idée était de s'arrêter à Port-Navalo ou à Locmariaquer, s'il n'a pas commencé à temps à biaiser vers la rive choisie, hop, sera envoyé au large.
Rentrer avant la renverse ? « Tin-tin » (j'emploie le langage de mes mousses), bien entendu.
Enfin, si le vent est d'Ouest, on pense bien que ce torrent coulant vers lui donnera de vilaines petites lames, cause de la mauvaise réputation du « coureau de Méaban ».
Bien sûr, très souvent, cet endroit est doux comme un agneau ; un agneau incliné (on voit la pente de l'eau) et irréversible, simplement, un agneau parfaitement et définitivement têtu.
Ennuyeux déjà, si papa et maman, affolés, courent sur le rivage, prêts à passer un savon (tout en pleurant des larmes de soulagement) à ce garçon « qui est sorti en mer bien qu'on lui ait défendu » ; eh, le pauvre, il « n'a pas fait exprès ».
Fâcheux également si le flot ne se rétablit qu'en pleine nuit. D'autant plus fâcheux que, ne pouvant rentrer à Port-Navalo, dans le Golfe, il n'est pas tellement aisé d'aller ailleurs.
Vers le Sud-Est n'existe aucun abri (que la plage sous Petit Mont, si les vents sont de terre) jusqu'au diable : la presqu'île de Rhuys n'en comporte aucun. Le plus proche est Houat, à 10 milles.
Il faut donc aller, soit à Port-Haliguen, qui lui aussi est éloigné, soit à la Trinité.
Le malheur veut deux choses :
D'abord que, par les vents de l'Ouest au Noroît, les plus fréquents, surtout l'après-midi, il faille pour cela louvoyer, tirer grand bord au large de Méaban ; au début on sera aidé par le courant, mais, en Baie, celui-ci perd vite sa force, et ce sera très long.
Le second ennui — plus grave — est que le moteur, ou vent favorable, n'amélioreront pas beaucoup les choses.
Dans cette Baie si facile, il n'y a qu'une difficulté : la liaison entre Trinité et l'entrée du Golfe.
À moins d'en avoir une grande expérience, il ne faut à aucun prix s'engager dans les Buissons de Méaban, c'est-à-dire entre ce gentil (de loin) tas de sable à deux bosses (Méaban) et la terre. Il faut faire le tour, et respectueusement.
Tout cela dit, et le conseil donné de ne pas trop muser au jusant et par petite brise près de l'entrée du Golfe, parlons maintenant de cette merveilleuse « mer privée » aux 365 îles (dit-on ; en vérité, une trentaine).
J'ai dit « mer privée » ; je pense en effet que c'est cela : on s'y sent immédiatement chez soi.
Les îles, boisées ou rudes, toujours harmonieuses, sont des camarades.
Le vent est un ami personnel, jamais hostile, qui se contente seulement de disparaître au moment où l'on compte sur lui, en disant dans les pins « je téléphonerai ».
Les courants sont aussi ponctuels et prévisibles que pour un banlieusard les trains de Saint-Lazare dont l'horaire changerait chaque jour.
L'eau, avec ses remous, ses grandes traînées bleues, a des familiarités de baignoire enfantine, où flotteraient, en guise de petits canards en celluloïd et de pierre ponce, un bouquet de pins verts, une roche couverte de lichens d'or, une pointe plantée en jardin japonais, et, de temps en temps, venant miraculeusement à nous, dans les contre-courants (la baignoire, vous dis-je), un sinagot sous ses voiles rouges, hiératique et extrême oriental, qu'on pourrait fort bien avoir acheté, made in Japan, au bazar, pour bébé.
Mais comme bébé pleurait encore, sans doute, on a mis en outre à flotter mille petits yachts.
Je ne décrirai pas ici les innombrables mouillages du Golfe et de la non moins admirable rivière d'Auray qui s'y jette, remontable, à flot, jusqu'au port de Saint-Goustan-Auray, noble et paisible (chantiers, forge de marine) ou, par un affluent, jusqu'au si curieux port du Bono, dont les chantiers navals construisent les sinagots ; pas davantage ne dénombrerai-je les vasières sur lesquelles vous vous collerez, si, sans être un habitué, vous sortez du grand chenal.
Celui-ci, qui — avec le flot, bien sûr, voir tableau ci-après — mène de Port-Navalo à Conlô et Vannes, est des plus simples.
Pour entrer à Port-Navalo, vous avez longé, dans ce flot torrentueux, la pointe, au pied du phare, du plus près possible, pour ne pas rater le port, ne pas être entraîné dans le Golfe.
Vous avez mouillé, toujours à flot, un peu à l'E.N.E. du môle, où les fonds sont meilleurs que plus au fond, où l'on échoue.
Vous avez peut-être bourlingué un peu, mais vous avez trouvé le site plein de charme, ses restaurants fameux, sa petite plage et son bois, sur la presqu'île du phare, pleins d'une gentillesse attendrissante.
Courants du Golfe
On ne peut naviguer dans le Golfe sans connaître les courants. Voici le tableau rudimentaire (et qui suffira pour le grand chenal et la rivière d'Auray) donné par les Instructions Nautiques. (Marées de Port-Louis.)
LE FLOT porte à — vitesse en nœuds — coef. 100 — commence à
LE JUSANT porte — vitesse en nœuds — coef. 100 — commence à
À la pointe de Port-Navalo : Nord — 7,5 — B.M. + 1 h 45 Sud — 7,5 — P.M. + 1 h 15
À l'ouest du Mouton : 20° — 3,5 à 4,5 — B.M. + 1 h 45 200° — 4 à 5,5 — P.M. + 1 h 45
Rivière d'Auray : Amont — 2 à 3 — B.M. + 1 h Aval — 2 à 3,5 — P.M. + 1 h
Entre Berder et le Grand Mouton : Amont — 8,5 — B.M. + 2 h 15 Aval — 8,5 — P.M. + 2 h
Et puis, au flot suivant, ou le lendemain — toujours au début du flot, BM + 1 h 45 — vous avez appareillé.
Le seul soin de toute votre traversée, c'est maintenant qu'il faut le prendre : écartez-vous tout de suite dans l'Ouest, de façon à bien parer le Mouton, cette balise à cône sur laquelle vous voyez le courant se rebrousser, près de laquelle il danse et jaillit sur quelques roches invisibles.
Vous le laissez à une bonne encablure dans l'Est, et tout est bien.
Avec le courant, sans histoire, en passant du bord que vous voudrez du banc, fort bien balisé, de Kreizic (ou même dessus, en pratique il y a de l'eau), vous atteindrez la côte Ouest de la grande Ile aux Moines, si douce, si chaude que les estivants s'y amollissent au point de ne pouvoir écrire une carte postale.
Bon. Vous avez raison, la Rabine pue.
Le Golfe, lui-même, avec tout son charme, est trop doux.
Allez, allez, nous sommes marins, que diable ! Arrachons-nous-en.
De la mer, de la mer !
De nous en arracher, le jusant saura bien s'en charger !
Passons fièrement Port-Navalo, saluons Méaban, nous voici « dehors ».
Où allons-nous ?
De l'autre côté de la Teignouse, vers Belle-Ile ?